gens du voyage français et roms roumains, à propos de discriminations et de mémoires malheureuses

L’amalgame médiatique et politique, juridique et policier, construit cet été par la présidence de la république et les ministres Besson et Hortefeux entre les gens du voyage français (400 à 500 000 personnes selon la FNASAT) et les roms immigrés (originaires principalement de Roumanie et représentant 15 à 20 000 personnes) ne résiste pas à une analyse contradictoire des situations locales et des autres échelles (nationale, européenne), des dynamiques spatiales et sociales de ces personnes, qui partagent une certaine parenté culturelle, mais sont surtout très diverses (comme tout le monde) et profondément inscrites dans leur histoire nationale, française ou roumaine. Gens du voyage et roms roumains partagent surtout une même défiance et une même hostilité administratives à leur encontre. Les évènements de cet été rappellent la puissance des préjugés ethnicisants et du racisme spécifique anti-tzigane, l’anti-tziganisme, en France et en Roumanie, porté par les États et certains courants politiques.

Le rappel et la mise en perspective des politiques d’internement et de déportation de ces deux populations (nomades français – terme de l’époque -, tziganes – terme de l’époque – de Roumanie) pendant le second conflit mondial permet de rappeler la généalogie de comportements publics racistes et discriminatoires, et de mieux interpréter la mise en scène de cet été 2010 et l’adoption de lois d’exception du type LOPPSI 2.

Pourtant, paradoxalement, au même moment, après un long travail associatif, le 18 juillet 2010, Hubert Falco, secrétaire d’Etat aux anciens combattants reconnaissait officiellement le drame de l’internement et de la déportation des nomades français de 1940 à 1946 :

Nous nous souvenons aussi des Tsiganes, en ce jour où nous rendons hommage à la mémoire des victimes des crimes racistes de l’Etat français. Il est temps que leur souvenir prenne place dans la mémoire nationale. Suspectés a priori de collusion avec l’ennemi, les gens du Voyage furent internés dès le mois d’avril 1940… Après l’armistice, les Tsiganes furent regroupés dans des camps disséminés sur tout le territoire national. Saliers, Montreuil-Bellay, Gurs, Septfonds ou encore Rivesaltes restent, pour tous les Tsiganes de France, des noms d’épouvante. Ils furent plus de 6 000 à être internés dans des conditions horribles, souvent sans hygiène et sans assez de nourriture, enfants et vieillards mourant les uns après les autres. Plusieurs centaines d’entre eux finirent dans les camps de concentration, déportés depuis la France ou arrêtés en Allemagne alors qu’ils y avaient été envoyés par l’État français au titre du Service du Travail Obligatoire. Nous nous souvenons de ces femmes et de ces hommes nés pour la liberté et persécutés parce qu’ils l’aimaient simplement. La France s’incline aujourd’hui devant leur mémoire. Elle le fait avec un profond respect et une grande douleur.  »

Quelques jours avant, début juillet, la Cour d’appel de Paris confirmait la condamnation de l’ancien PDG de France Télévisions, Marc Tessier, pour provocation à la haine raciale, après avoir diffusé en février 2005 sur France 5, une émission « C dans l’air » consacrée à la délinquance parmi les gens du voyage. Intitulée « Délinquance, la route des Roms », l’émission était accusée par des associations de Roms, le Mrap, la Licra et la Ligue des droits de l’Homme d’avoir fait « l’amalgame entre les Roms et la délinquance ». La condamnation d’Yves-Marie Laulan, qui était intervenu dans l’émission en sa qualité d’expert des questions démographiques et avait eu des propos beaucoup moins prudents qu’Yves Calvi et Xavier Raufer, a également été confirmée, pour avoir affirmé « sans nuances ni preuves avancées, que le taux de criminalité est nettement plus important chez les Roms » et « que ceux-ci constituent une menace sérieuse, du moins financièrement, pour la France, qu’il faudrait enlever les enfants à leurs parents, mais que de toute façon, il n’y a pas pour eux de possibilité d’intégration crédible ».

En Roumanie, pendant la dictature fasciste d’Antonescu, en 1941 et 1942, les Tziganes sont recensés, spoliés et déportés, pour nombre d’entre eux, en Transnistrie, en Ukraine sous occupation roumaine : des dizaines de milliers de Tsiganes roumains, d’abord les nomades, puis des sédentaires (sur les 210 000 recensés, nomades et essentiellement sédentaires) y meurent de maladie, de famine et de mauvais traitements (36 000 Tziganes seraient morts en déportation en Transnistrie selon un document roumain de 1946, mais le travail historique est inachevé, un grand nombre d’archives n’ont pas été explorées de ce point de vue). Le projet total de dé-tsiganisation de la Roumanie, tel que décrit, par exemple, dans le texte ci-dessous, n’est pas réalisé, car la société roumaine ne participe pas dans son ensemble à ce projet délirant et terroriste.

« Les Tsiganes nomades et semi-nomades seront internés dans des camps de travaux forcés. Là, leurs vêtements seront changés, leurs barbes et leurs cheveux coupés, leurs corps stérilisés […]. Le coût de leur entretien sera couvert par le fruit de leur propre travail. Après une génération, nous en serons débarrassés. Nous pourrons introduire à leur place des Roumains de souche originaires de Roumanie ou de l’étranger, en mesure de travailler de manière ordonnée et créative. Les Tsiganes sédentaires seront stérilisés à domicile […]. Ainsi, la périphérie de nos villes et villages ne sera plus un nid de microbes, mais un rempart ethnique utile à notre nation. »

Texte de 1941, traduit du roumain, tiré de ce document de 8 pages édité par le Conseil de l’Europe, qui décrit de manière détaillée et référencée le processus de déportation des tziganes roumains – téléchargeable ici deportation-roms-roumains-1942

En Loire-Atlantique, les camps de Moisdon-la-Rivière et Chateaubriant servent à interner les nomades (après avoir servi à interner des réfugiés espagnols des Asturies et du Pays Basque fuyant le franquisme). Le 13 avril 2008, une première cérémonie avait lieu au camps d’internement de Moisdon-la-Rivière, après plus de 60 ans d’oubli. L’année suivante, un mémoire de master d’une étudiante en histoire de l’université de Nantes était récompensé par la fédération nationale des déportés et internés, patriotes et résistants et recevait le prix Marcel-Paul.

Pour terminer, un texte qui a circulé anonyment au printemps 2008 dans la commune de Moisdon avant d’être revendiqué par son auteur, Patrick Drevet :

De 1939 à 1942, les forges de Moisdon-la-Rivière servirent de décor au traitement atroce des populations indésirables d’alors. En ce lieu comme en tant d’autres, se préparait et s’exécutait leur effacement programmé. Pendant que l’Espagne de Franco massacrait les Républicains, la France républicaine internait les rescapés dans des « camps de concentration » (à Moisdon-la-Rivière dès le mois de mai 1939).
Tandis que l’Allemagne d’Hitler préparait le génocide des Tsiganes, la France démocratique interdisait les nomades de tout déplacement par un décret de Paul Reynaud daté du 6 avril 1940, et créait, début mai, les premiers camps de concentration à leur intention ; ces camps furent généralisés par les occupants nazis en octobre 1940 ; le 7 novembre, le préfet de Loire-Inférieure s’appuyait sur le décret du 6 avril pour ordonner l’internement de tous les nomades du département aux forges de Moisdon-la-Rivière.
Enfin, pendant qu’en Allemagne, les nazis s’efforçaient d’éliminer les asociaux, mendiants et malades mentaux, l’administration et les gendarmes français raflaient les clochards (comme à Nantes à la fin du printemps ou au début de l’été 1942) et les déportaient dans les mêmes camps. Ces derniers ne furent toutefois pas envoyés à Moisdon-la-Rivière (qui ferma ses portes le 13 mai 1942) mais à Mulsanne, puis à Montreuil-Bellay. Par contre, « 75 indésirables de droit commun » ont été internés à Moisdon-la-Rivière le 7 juillet 1941, avec les gens du voyage. On parle peu des Espagnols et des Tsiganes ; on n’évoque jamais le sort des autres « indésirables », comme ces clochards nantais, dont la plupart sont morts de faim et de froid (nettoyés au jet d’eau glacée en plein hiver : peut-on dire kärchérisés ?) dans le camp de Montreuil-Bellay, au cours de l’hiver 1942-1943.

L’immigré, le gitan, le sans-logis : on voit que la politique de la Troisième République, poursuivie par Vichy, est plus que jamais à l’ordre du jour ; l’occultation d’un tel passé sert à cela : légitimer le mépris dans lequel la société policée tient ces hommes, mépris qui constitue le creuset des lois d’exception et des rafles dont nous voyons croître les ravages. Les déportés de Moisdon-la-Rivière : comment leur rendre témoignage, en leur lieu ? La terre de leur supplice crie vers les vivants d’aujourd’hui, pour qu’ils entendent, du fond d’eux-mêmes, la voix des hommes qui ne comptent pour rien au regard des puissances d’alors et de ce jour, pour qui l’occasion est toujours bonne d’éliminer puis d’effacer les indésirables.

Patrick Drevet, Moisdon-la-Rivière, le 26 janvier 2008 (corrigé le 13 mars)

un livre facile d’accès : Samudaripen, le génocide des Tsiganes, Claire Auzias, L’esprit frappeur, 2004, 205 pages, 6 €.

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